LA RENAISSANCE FRANÇAISE

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Georges FRÉRIS : Écrivains de langue française, écrivains du monde

dimanche 24 janvier 2016, par Internet - Site

TABLE RONDE :
« Écrivains de langue française, écrivains du monde »

Résumé : Nous soutenons le libre choix des écrivains de s’exprimer en français, dans un monde plurilinguiste, ce qui permet l’approche de l’Autre, la prise de conscience que l’Autre n’est pas tellement Autre, facilitant la familiarisation avec l’étranger et l’étrange, nous aidant à surmonter les obstacles du dépaysement culturel ou civilisateur, renforçant le sentiment d’appartenir à une culture plus vaste, nous imposant de penser, de réfléchir, de voir différemment l’Altérité et le monde.

Mondialisation et écrivains francophones

Mon intervention dans cette table ronde centrée sur
« Écrivains de langue française, écrivains du monde » ne vise pas à parler de différents niveaux de langue ou de littérature. Au contraire, elle vise à souligner ce que 42 écrivains francophones précisaient, le 16 mars 2007, dans leur manifeste publié dans Le Monde,

Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l’Académie française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens, décernés le même automne à des écrivains d’outre-France. Simple hasard d’une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la « périphérie », simple détour vagabond avant que le fleuve revienne dans son lit ? Nous pensons, au contraire : révolution copernicienne. Copernicienne, parce qu’elle révèle ce que le milieu littéraire savait déjà sans l’admettre : le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n’est plus le centre. Le centre jusqu’ici, même si de moins en moins, avait eu cette capacité d’absorption qui contraignait les auteurs venus d’ailleurs à se dépouiller de leurs bagages avant de se fondre dans le creuset de la langue et de son histoire nationale : le centre, nous disent les prix d’automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde. Fin de la francophonie. Et naissance d’une littérature-monde en français (Le Monde, 16/3/2007) [1].

A partir de ce raisonnement, il est clair que le terme « francophonie » a une grande et variable polysémie, que la connaissance des littératures et du monde francophone est à l’ère actuelle une nécessité prioritaire, parce que les littératures francophones sont par la communauté de langue, tangentes à la littérature française elle-même. Elles s’en séparent quand elles procèdent d’une société, d’une histoire, d’une vision du monde qui ne sont pas celles de l’héxagone. Ιl en est de même du lecteur qui déchiffrera mal tout l’implicite culturel qui se réfère à la civilisation dont vient l’écrivain. Mais faire l’expérience de cette difficulté de lecture c’est voir enfin la part opaque de la culture de l’autre. C’est accepter d’entrer dans ce que Victor Segalen appelle « une esthétique du divers » et Edouard Glissand, « une esthétique de la relation ».

Mais il y a une série de questions, auxquelles, tout chercheur doit répondre : Qu’est-ce qui fait qu’un écrivain, qu’une œuvre littéraire de langue française obtienne une appartenance ? Comment se forme un corpus sinon définitif du moins délimité avec netteté ; quelle est l’identité (ou les identités) de l’auteur ; la langue (ou les langues) qu’il écrit (ou n’écrit pas) ; son rapport au monde, à l’histoire, à la nation, à la société ; la réception et la diffusion de l’oeuvre : autant d’épineux problèmes que la situation singulière de l’écriture francophone interdit d’éluder et dont la solution ne peut manquer de concerner tous ceux qui s’intéressent au devenir de la littérature contemporaine en général [2].

Si la francophonie en général, y compris la francophonie littéraire, est un phénomène linguistique complexe et difficilement isolé de conditions historiques et sociales qui l’ont produit, le moins que l’on puisse en dire est que les éléments qui composent la francophonie littéraire forment une communauté d’esprit, loin de la conception qu’un réseau d’organisations gouvernementales ou associatives répendent, ou à un instrument économico-politique au service de la politique culturelle de la France à l’étranger, ou comme un auxiliaire précieux dans la guerre que se livrent les États au moyen des langues. Avant-tout c’est un libre choix. A une époque où la mondialisation étend son influence partout, si bien que tout individu est libre de choisir ou de changer son sexe, son pays de travail, son lieu de résidense, ses amis, son emploi, son identité civique, peut-on lui refuser le droit de choisir la langue de son écriture ? [3]

Les études sur la francophonie ont de nos jours tellement élargi, approfondi et diversifié l’idée de l’étude du français, que celle-ci n’est plus centrée uniquement sur la langue et la culture de la France, mais aussi sur la langue et la culture françaises de l’Autre ; j’ajouterai du monde. L’Autre utilisant et façonnant, au même titre ce code langagier, à sa manière, à partir d’un sol et d’un mode de vie qui lui est propre, a provoqué une décentralisation de l’esprit français. Et justement, cette capacité de la langue française d’exprimer une diversité de cultures, parfois totalement étrangères à sa tradition, a enrichi la langue, à tel point que nous sommes obligés de se pencher sur la création culturelle de l’Autre, de l’étudier et de l’enseigner. En plus, malgré la diversité des cultures que la langue française exprime, la langue reste une, bien unie, centrée encore en grande partie sur le « parler de Paris », malgré certaines interrogations et objections sur ce point. Cette richesse linguistique et culturelle du français par la littérature lui fait prendre conscience de son aspect universel, l’incite à découvrir d’autres univers civilisateurs exprimés grâce et par l’usage du français, et l’encourage à participer à cette « culture » mondiale que d’autres agents aussi y contribuent.

On peut donc, être francophone sans avoir le sentiment d’appartenir à la francophonie institutionnelle. Ceux qui revendiquent d’ailleurs cette appartenance, comme Kandaré, Shan Sa, Alexakis, Makine, Kundera et pardonnez-moi si j’oublie d’autres auteurs, le font de surcroît pour des raisons souvent bien différentes, que les écrivains des pays liés à la culture française par le procédé postcolonial ; nous abordons ici l’idéee de la francophonie, surchargée de connotations, selon les lieux et les milieux ; nous touchons à cette conception actuelle que la francophonie est conçue comme une « construction historique répondant à un système de valeurs et de normes assez largement indépendant de l’usage linguistique » [4] (Moura 34). Précisons que cette notion ne s’oppose pas à la France, que la Francophonie rassemble autour d’une même langue, des pays à substrats et des ethnies autres que françaises, et que ce rassemblement multiculturel, voire plurilinguiste, dans aucun cas ne signifie qu’une seule langue postule nécessairement une seule et unique culture. Par extension donc, la francophonie devient une forme d’espression de langue française où se syncrétise une pluralité de cultures ou autrement dit le français devient d’un coup, topos interculturel, topos intertextuel, topos source de nouveaux horizons.

Cette variation des littératures francophones met en évidence les tensions du système linguistique de la langue française et il fait découvrir à ses lecteurs, de nouvelles sensibilités, de nouvelles mentalités, loin de la rationalité européenne [5]. L’intérêt des textes de l’algérien Kateb Yachine, de la créôle Simone Schwarzbart, de la québécoise Anne Hébert, de l’africain Birago Diop, du belge d’origine flamande Jean-Pierre Verheggen, de la suisse romande Corinna Bill, de l’espagnol Arrabal, du russe Andréi Makine, de la chinoise Wei-Wei, du kurde Seyhmus Dagtekin, de la slovène Brina Svit et d’autres, montrent comment les cultures s’interpénètrent, s’enrichissent mutuellement, contribuent au développement de la culture planétaire, et à mon avis, là est le but de cette littérature et l’intérêt de la pédagogie en littérature de langue française.

La francophonie, en tant qu’entité culturelle, de ce point de vue, contribue au devenir civilisateur, enrichit et donne l’occasion aux individus, au moyen de la langue française de communiquer, de se connaître, de prendre conscience des expériences du passé et des aspirations des nations qui la pratiquent [6]. La francophonie est l’expression d’un pluralisme vital ouvert sur le monde et sur l’homme, c’est l’image de l’émancipation de ces cultures de langue minoritaires, c’est la diffusion d’un esprit multirationnel.

Sous cet aspect, la francophonie facilite, dans un monde plurilinguiste, l’approche de l’Autre, la prise de conscience que l’Autre n’est pas tellement Autre, permet de se familiariser avec l’étranger et l’étrange, nous aide à surmonter les obstacles du dépaysement culturel et civilisateur, renforce le sentiment d’appartenir à une culture plus vaste, en un mot la francophonie nous impose de penser, de réflechir, de voir différemment l’Altérité. La francophonie littéraire est donc une polyphonie culturelle ouverte et nécessaire au monde actuel car à travers le français, des millions d’êtres communiquent plus ou moins sous l’esprit français. En plus, grâce au français on connaît de nouvelles civilisations ou de nouveaux courants d’idées, soit tels que celui de la négritude, de la belgitude etc [7]. Ainsi tout écrivain francophone, voulant échapper à l’exotisme complice de l’ex-impérialisme colonial, il est sommé de devenir créateur de formes, de recomposer les espaces et les chronologies, de plier les formes littéraires héritées de sa propre littérature ou eurocentiste pour créer quelque chose de neuf, d’original, d’humain, une œuvre ouverte au monde.

Pour conclure, on doit comprendre que le français, langue empruntée de création littéraire, devient chez l’écrivain francophone un espace culturel partagé qui unit lecteur et auteur, de sorte que la faille entre imaginaires artistiques, topographiques, et même spirituels qui les sépare ne peut être sauvée que grâce au rôle de passeurs qu’acquièrent tous ces écrivains. La langue, matériau de la littérature, devient sous la plume de ces écrivains « migrants, exilés ou nouveaux francophones », le lieu même à visiter et à savourer. Chaque écrivain francophone se trouve face au même défi : dire en français, une identité autre qu’hexagonale. Les écrivains dits « francophones », sont plus encore que les écrivains français des « passeurs » car, dans leurs œuvres, ils font franchir les frontières. Le lecteur qui possède le même bilinguisme que l’écrivain et ses références géographiques, historiques et culturelles, a une lecture optimale de son œuvre. Le lecteur monolingue et « impatrié » selon l’expression de Nancy Huston, peut, quant à lui, savourer l’étrangeté de ce français habité par une réalité qui n’est pas française et sent qu’il est en présence d’une véritable polyphonie orchestrée, par ce que Lise Gauvin a nommé une « surconscience linguistique ».


[1Signataires étaient : Muriel Barbery, Tahar Ben Jelloun, Alain Borer, Roland Brival, Maryse Condé, Didier Daeninckx, Ananda Devi, Alain Dugrand, Edouard Glissant, Jacques Godbout, Nancy Huston, Koffi Kwahulé, Dany Laferrière, Gilles Lapouge, Jean-Marie Laclavetine, Michel Layaz, Michel Le Bris, JMG Le Clézio, Yvon Le Men, Amin Maalouf, Alain Mabanckou, Anna Moï, Wajdi Mouawad, Nimrod, Wilfried N’Sondé, Esther Orner, Erik Orsenna, Benoît Peeters, Patrick Rambaud, Gisèle Pineau, Jean-Claude Pirotte, Grégoire Polet, Patrick Raynal, Jean-Luc V. Raharimanana, Jean Rouaud, Boualem Sansal, Dai Sitje, Brina Svit, Lyonel Trouillot, Anne Vallaeys, Jean Vautrin, André Velter, Gary Victor, Abdourahman A. Waberi.

[2P.ex. comment peut-on définir un écrivain belge, un poète haïtien, un dramaturge québécois, un roman algérien, une anthologie mauricienne ? J.-J. Rousseau est-il écrivain suisse ou français ? Et Léopold Sédar Senghor, créateur du mouvement de négritude et membre éminent de l’Académie Française, est-il sénégalais ou français ? En 1921, le roman, Batouala, de l’Antillais René Maran, obtient le prix Goncourt. On se posa aussitôt la question, s’il s’agissait d’un roman français ou « nègre », puisque l’auteur était un « noir » et le titre de l’œuvre n’avait rien de français. A ces reproches, on se posa la question s’il fallait considérer Alexandre Dumas (de grand’mère antillaise), écrivain carabéen et si Pouchkine, le grand écrivain russe - surnommé « le nègre de Pierre le Grand » parce qu’il était l’arrière petit-fils d’un Nègre - avait inauguré la littérature négro-africaine d’expression russe !!!

[3Il y a eu et il y a encore beaucoup d’auteurs étrangers, qui pour des raisons différentes, ont écrit ou continuent à écrire en français, sans appartenir comme l’argentin Hector Bianciotti, l’irlandais Beckett, l’américain Julien Green, les roumains Cioran et Ionesco, l’albanais Ismaïl Kandaré, le tchèque Kundera, les grecs Coray, Psicharis, Moréas, Mitsakis, Analis, Kedros, Lépidis, Prassinos, Libéraki, Alexakis, Crassas, etc. Ce sont des écrivains français d’origine roumaine, grecque, anglaise, etc. En revanche, si un groupe d’auteurs appartient à un aire linguistique francophone (non français) on parlera alors d’auteur québécois, algérien, ivoirien, sénégalais, libanais, etc.

[4Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, PUF, (Coll. Écritures francophones), 1999, p. 34.

[5Georges Fréris, « Polyphonie/Francophonie », L’Avenir du français dans une Europe pluriculturelle, Actes du 2ième Congrès National des Professeurs de Français, Thessalonique 1996, 47-51.

[6Alain Rey, « Préface : Le Français retrouvé », Depecker L., Les Mots de la francophonie, Paris, Belin, 1988, p. 5.

[7Georges Fréris, Introduction à la Francophonie - Panorama des littératures francophones (ouvrage composé en grec), Thessalonique, Paratiritis, 1999.