LA RENAISSANCE FRANÇAISE

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Boualem Sansal : Le français, une clé pour l’avenir

dimanche 16 février 2014, par Communication & Media

Ecrivain algérien francophile, lauréat de distinctions littéraires, dont celle de la francophonie de l’Académie royale de Belgique et du prestigieux grand prix de la Francophonie de l’Académie française, Boualem Sansal nous fait partager dans cet article qu’il a rédigé spécialement pour notre institution, son vécu dans un univers bilingue et sa vision de la langue française.

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"Quand je suis né, l’Algérie était la France, et la vie semblait installée dans l’éternité pour les jeunes pousses que nous étions. Le français était à l’honneur, rien n’était plus important. A la base, il y avait un discours sur la civilisation, il ne laissait personne indifférent, il y avait de l’émulation. Le français m’a été infusé dans ce contexte, avec mes premiers biberons et les fessées qui ont suivi. Pour mes parents, mon grand-père surtout qui avait fait 14-18 et en était revenu couvert de médailles, lire, écrire, compter, avait à leurs yeux une valeur inouïe. C’était la garantie d’une vie réussie, l’accès à un statut fameux, celui de citoyen français dans un empire sans fin. Il n’y avait pas de temps à perdre. Ainsi donc, après l’école, il nous fallait encore lire, écrire, compter, réciter, nous donner en spectacle. Des parents ambitieux, c’est la plaie. Et les plus dangereux, sont les anciens combattants.
Dehors, il en allait autrement. Loin des parents et de leur rêve, nous touchions la réalité vraie : il y avait la guerre dans le pays, nous la suivions de près. Les enfants s’adonnaient à la politique, se nourrissaient de faits d’armes, colportaient des rumeurs, montaient la garde. Nous nous enrichîmes d’un lexique nouveau, super excitant : indépendance, guérilla, fellaga, terroriste… Ça ne voulait rien dire, mais nous en comprenions assez pour choisir un camp, le sien. On ne barguignait pas, mort aux traîtres. Chacun sa langue, le français pour les Français, l’arabe ou le berbère pour les Algériens. Hors de l’école, la langue était une frontière, un drapeau, on le déployait au premier tintement de la cloche. Le français était la langue de la civilisation et de l’ambition, mais aussi la langue de l’ennemi. Et ainsi, nous apprenions ici à être de vrais Français, et là de véritables Algériens. Les parents poussaient dans un sens ou dans l’autre. Le cerveau se scinda en deux, un lobe pour ceci, un lobe pour cela. Nous avions cet avantage sur nos copains français, nous savions leur blabla, ils ne pigeaient rien au nôtre, nous y mettions aussi beaucoup de mystère. Nous usions pourtant des mêmes mots pour nous envoyer à la figure, tirés des mêmes livres, les mêmes illustrés, eux les cow-boys, nous les indiens. Là également, nous avions l’avantage, il se trouvait que toujours nous étions du bon côté, eux, du mauvais, celui des méchants Blancs.
Au collège, la lutte gagna en finesse, nous savions manipuler des théories, balancer des citations, formuler des arrêts. Il ne manquait que les fusils pour conclure sur-le-champ.
Par quel miracle, je ne sais, nous avons su raison garder. Aucun enfant n’est mort de nos bisbilles, et n’était la folie ardente des adultes ils seraient restés des ennemis de récréation.
L’histoire s’accéléra et l’indépendance arriva, un certain 3 juillet 1962. Le divorce prononcé, il fallait reprendre le chemin de l’école… mais laquelle ?
Les choses se mélangèrent. Le français, langue du colonisateur et de la civilisation, devint la langue de la dictature et de la régression. Un nouveau code apparut, très soviétique, et des slogans d’une immense pauvreté au regard de nos vieilles citations. L’arabe dialectal et le berbère qui nous avaient permis de blouser nos copains français furent bannis de la cité et repoussés dans leurs fiefs, loin des villes, où leur éradication était impossible. Le nationalisme arabe et l’islamisme, tous deux venus d’Orient, firent alliance contre le français et l’évincèrent. L’arabe classique prit le pouvoir et l’exerça de la manière forte. Le discours devint sentencieux. On perd son âme à l’écouter mais on sauve sa peau, on se préserve, on gagne du galon si on sait l’utiliser. L’islamisation de la société le rapproche de plus en plus de l’arabe coranique le plus strict, poussant le français dans la clandestinité et le berbère dans les maquis, qui retrouvent par-là leur essence véritable, la fronde, le combat démocratique, la poésie de la vie. Quelle magnifique alliance ! L’union faisant la force, l’avenir leur appartient, il sera tolérant et joyeux."

Boualem Sansal est né en 1949 à Theniet El Had, et a suivi des études d’ingénieur et d’économie, avant de mer une carrière professionnelle partagée entre des activités universitaires (enseignement, recherche, publications) et de gestion au sein d’entreprises et d’administrations. En 1996, en pleine guerre civile dans son pays, il se lance dans l’écriture romanesque, il publie en 1999 chez Gallimard son premier roman Le serment des barbares. L’accueil de la critique et du public l’encourage à poursuivre dans cette voie. Il a depuis publié cinq autres romans dont Le village de l’Allemand en 2008 et Rue Darwin en 2012, ainsi que trois essais, notamment Poste restante : Alger en 2007 et Gouverner au nom d’Allah en 2013. Il a reçu notamment le Prix de la Paix des libraires allemands (2012), le prix de la francophonie de l’Académie royale de Belgique (2008) et le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française (2013).
En 2003, il est limogé de son poste de haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie, en raison de ses prises de position politiques. Ses livres sont alors censurés dans son pays. Il vit à Boumerdès, près d’Alger.